Blog à quatres mains et une truffe.Découverte de la France au gré de nos voyages
LES QUATRE CROQUEURS
LYON 1856
Philippe MANGEOT
Accoudé à la rambarde de la passerelle Saint-Georges, Gaspard laissait flâner son regard sur l'onde en souriant aux chants mal accordés des lavandières qui officiaient en contrebas.
De temps à autre, il prenait un peu de recul et essayait d'apercevoir ses compagnons qui tardaient ; puis son œil revenait sur les rangs des filles qui frottaient en cadence. Il aurait bien voulu prendre d'assaut un de ces bateaux-lavoirs, et après avoir bouté par-dessus bord le contremaître, larguer les amarres et partir à la dérive avec les femmes.
La voilure des draps flottant au vent, la chaudière soufflant toute sa vapeur...Rêvait-il à cela ce type, plus bas, le gardien de la Platte ? A voir le regard mauvais qu'il gardait sur ses laveuses, l'austérité de sa moustache ; non... Lui ne devait guère songer à la gaudriole fluviale.
C'était finalement une aubaine cette crue du Rhône qui avait mis sens dessus dessous la ville toute entière, les uns déménageant chez les autres, les autres partant aider les uns... Même sur les ponts de la Saône le trafic était chamboulé : des hommes transportant des baluchons, des chèvres harnachées tirant des charrettes remplies de petit mobilier... Un aimable chaos qui ne déplaisait pas à l'adolescent…..
De la rambarde aux côtés de ses compères, il jeta un œil vers le bateau-lavoir amarré sur le quai et sur son gros visage s'épanouit un rictus satisfait car les lavandières, hélées par leur gardien, quittaient enfin leur poste. Comme à l'accoutumée, elles passeraient une par une sur le quai puis de là ,un petit groupe de quatre s'engagerait sur la passerelle.
Achille Bizot arrivait en cet instant de l'autre côté du pont piétonnier et régla le péage aux deux employés afin de rejoindre ses amis.
En un instant le quatuor fut formé. Tandis que les quatre lavandières avaient amorcé leur traversée et arrivaient à la hauteur des garçons, Achille renversa son carton, laissant s'échapper plusieurs dessins... Quelques feuillets filèrent au loin, emportés par les vents dans la Saône, mais les autres firent mouche : les demoiselles émues de la détresse de l'artiste se mirent à courir sur la passerelle pour rattraper les esquisses. Gaspard, Adolphe et Ferdinand participaient à la scène, échangeant en secret leur admiration pour cette nouvelle stratégie d'approche. « Enfin une vertu à ces tristes dessins," gloussa l'un à l'oreille de l'autre….
ils cheminèrent tous les huit sur la passerelle en direction du péage, échangeant leurs impressions. Les demoiselles à la peau rose portaient de longues robes épaisses sous lesquelles on devinait les mouvements de leur poitrine. Elles étaient un peu essoufflées.
En fait, elles n'étaient guère jolies au goût des quatre jeunes hommes qui les jugeaient assez rustiques, mais dans leur sillage planaient des parfums de vapeur et de savon ; dans leur voix, le rire naissait comme une franche giboulée de printemps. A leurs tabliers trempés pendaient des battoirs qui dansaient... Elles avaient une fraîcheur authentique qui allumait dans les yeux de Gaspard une énergie toute nouvelle.
« Il y a quelque chose que je pourrais faire pour vous remercier mesdames » fit Achille aux quatre demoiselles qui s'amusèrent de ce ton délicat. « Je suis moi-même un dessinateur à la petite semaine mais mes amis ici présents, bien que jeunes encore, sont de véritables artistes. Si vous leur accordez un instant, ils feront votre portrait ». C'est ainsi qu'un peu plus loin, sur la berge, la phalange des quatre croqueurs parvenait à ses fins. ....a suivre